D'un côté, une fresque romantique suspendue aux silences, aux regrets et au poids du temps. De l'autre, un univers de science-fiction, de fantastique et de dark fantasy où le destin d'une planète se joue au rythme des percussions. Pourtant, lorsqu'on les interroge sur l'humain, ces deux auteurs révèlent des points de convergence fascinants. Rencontre.
Interview croisée
L’amour sauve-t-il ou détruit-il ?
Vos personnages sont-ils gouvernés par leurs émotions (ou par leurs blessures) ?
Votre univers est-il guidé par l’espoir ou par le manque ?
Préfères-tu écrire une scène de combat, de dispute ou une scène de déclaration d’amour / de tension romantique ?
L'interview de Fabien Chaubard
Quel est le premier souvenir imaginaire qui t’a donné envie d’écrire ?
Je ne m’en rappelle pas avec précision, mais je crois que cela vient de mes flâneries sur le bord de la route, quand je rentrais chez moi le soir après l’école. Mon esprit se mettait alors en mode histoire fantastique. J’imaginais des mondes, des scènes, des personnages. C’était comme si le réel s’ouvrait pour laisser passer autre chose.
Pourquoi la fantasy permet-elle parfois de mieux parler du réel ?
Je ne dirais pas vraiment que je fais de la fantasy pure. Je suis plutôt attiré par un mélange de science-fiction, de fantastique et de dark fantasy. Ce mélange me permet de parler du réel autrement, avec plus de liberté. On peut montrer la peur, la douleur, l’amour, les choix impossibles, sans rester prisonnier du quotidien.
Tes personnages cherchent-ils le pouvoir, la vérité ou la survie ?
Mes personnages sont tous différents. Certains ne vivent que par l’envie de pouvoir, la domination, la manipulation — ambigus, dangereux, fascinants dans leur quête. D’autres, au contraire, ont le cœur sur la main et la lame rapide. Ils avancent avec leurs valeurs, même quand le monde les pousse à devenir plus durs. La magie et le pouvoir peuvent leur donner une force immense, mais chaque don, chaque faiblesse, chaque choix a son prix. Leur quête dépend de leur karma, de ce qu’ils portent en eux. Ce n’est pas forcément le pouvoir qui compte. C’est plutôt la vérité, celle qui est écrite depuis la nuit des temps. Mais cette recherche peut les mener très loin, jusqu’à mettre leur survie en jeu — et parfois bien plus encore : la survie de toute une planète.
Qu’est-ce qui te fascine dans les figures de pacte et de malédiction ?
Au fond de moi, j’aime rêver et imaginer. En tant qu’artiste peintre et professeur de dessin, je suis sensible aux images fortes, aux personnages marqués par le destin. J’aime ces histoires qui nous poussent à imaginer des êtres qui vivent des avenures fantastiques, souvent malgré eux. Des anti-héros qui n’ont rien demandé à personne, mais dont les valeurs les poussent vers l’exceptionnel.
Ton univers est-il né d’abord d’images, de scènes ou de personnages ?
Je crois qu’il est né d’abord de scènes. Je me souviens que j’étais en voiture, et comme je m’ennuie souvent en voiture, je me raconte des histoires. J’invente des scènes, j’enregistre beaucoup de choses, puis je trie. Ensuite je repars dans l’aventure. Pour moi, écrire, c’est une découverte. C’est comme s’approcher d’un gouffre, relever la tête, avoir une vision à 360 degrés, contempler ce qui m’entoure, puis m’envoler dans mes rêves éveillés. Parfois, ces rêves racontent aussi la souffrance.
Ton écriture est-elle plus proche du rêve ou du cauchemar ?
La frontière est parfois très mince. Mais la joie m’intéresse aussi. J’aime écrire les sentiments : la peur, la tristesse, les souvenirs qui réapparaissent. Je préfère montrer plutôt que raconter. Le personnage ne doit pas tout expliquer : son souffle, ses gestes, ses silences doivent parler pour lui. Et c’est à ce moment-là que tout bascule. C’est comme un rêve, ou un cauchemar éveillé.
Quelle émotion souhaitez-vous laisser au lecteur après la dernière page ?
Je veux que le lecteur soit constamment à l’écoute du livre. Ce n’est plus seulement lui qui doit lire : c’est le livre qui doit lui montrer les choses. Il doit être aspiré dans la lecture, voir ce que j’écris. Pour cela, il faut parfois frapper fort, ralentir, repartir, laisser respirer le lecteur, puis le surprendre à nouveau. Il faut parfois le bousculer, lui montrer quelque chose, puis recommencer. Et c’est à la fin que l’on comprend que rien n’est comme on l’avait compris.
Quelle place tient la peur dans ton imaginaire ?
La peur est partout. Elle colle à mes doigts plus qu’à mon cœur. Elle est dans cette frontière entre l’amour du texte, celui qui coule, qui charme, et cette écriture plus sombre, presque parfaite dans sa tension. La peur est une matière que je travaille. Elle peut prendre bien des formes — la tension est l’une d’entre elles.
Quels films ou œuvres ont façonné ton regard ?
Je suis ce qu’on appelle un enfant de la télé. J’ai toujours beaucoup regardé le petit écran, parfois plus que les romans. J’ai connu les premiers écrans en noir et blanc, puis la couleur. Je suis très sensible au travail bien fait, surtout dans le cinéma, le septième art. Si un film est mal doublé, cela détruit déjà quelque chose. Mais si les acteurs jouent bien, si les plans sont équilibrés, si le scénario est solide et l’histoire bien ficelée, alors je suis prêt à regarder. Même une romance ou quelque chose d’étrange peut m’intéresser si c’est bien fait. Mais mes préférences vont vers l’action, la science-fiction, l’aventure, le surnaturel, le fantastique.
Si ton roman avait une bande originale, elle ressemblerait à quoi ?
D'abord la tension. Un vent qui vous lamine — et l'esprit, pris au piège, se met à raconter ce qu'il ressent. Puis les percussions arrivent. Quelqu'un qui court à en perdre haleine, qui saute les talus. Et tout s'emballe. C'est la pulsation du livre, ce qu'on entend sous tout le reste. Et un hautbois qui raconte plus qu'il n'explique. Chaque personnage a son instrument, comme dans Pierre et le Loup. Et le silence, l'interrogation qui vous questionne, sombre, ample et émotionnel. Mais au fond, c'est une image. Ce que je cherche vraiment à faire entendre, ce sont les sentiments des personnages — ce qu'ils pensent, ce qu'ils traînent. La musique me sert à parler de l'intérieur des gens. Des notes graves, des montées puissantes, puis des instants plus fragiles. Une bande originale entre le rêve, la peur, la mélancolie et l'espoir.
Écris-tu pour échapper au réel ou pour mieux l'aborder ?
Je dirais que c’est un peu comme la musique. Je suis aussi musicien. Quand j’ai envie d’autre chose dans ma journée, je pose les doigts sur mon clavier et je les laisse partir. Elles s’envolent vers quelque chose d’autre que j’invente. C’est comme ouvrir un robinet pour décompresser. L’écriture, c’est exactement pareil. J’écris pour échapper au réel, me glisser dans des mondes fantastiques où je peux inventer, imaginer des histoires avec des machines extraordinaires, des gens et des histoires où même les pierres prennent vie. Et je vous le dis : prenez garde, car le livre peut prendre vie, car dans l’ombre guette l’affamé, et la magie par celui qui est régi.
Quel personnage te ressemble le moins et lequel te ressemble le plus ? Pourquoi ?
Ce n’est pas facile à dire. Quand on invente un personnage, on peut devenir une femme, entrer dans ses peurs et ses réflexions, ses attentes… alors qu’on est un homme. On peut, et pourquoi pas, devenir une bête dénuée de sentiment, devenir l’instinct, ou même un traître à lui-même, ou une immonde sorcière, mélanger plusieurs traits de caractère et tenter de les défendre. Pour être plus précis, je serais sûrement proche de Paul : un peu effacé, souvent indécis, mais poussé par cette irrésistible envie de bien faire. Et de se lancer, poussé par je ne sais quel sentiment absurde de vouloir défendre. À l’opposé, je penserais que tout cet univers est mon ennemi. Il me fait souffrir comme Paul le vit — son goût acide, ses reflets magiques au goût de sang, ce bruit atroce qui résonne dans les tranchées de boue et de haine, ce regard brûlant du Zark qui vous regarde droit dans les yeux. Tout est musique, parfum magique.
L'interview de Coralie Bouzet
Que représente la romance pour toi ?
Pour moi, la romance ne se résume pas à une simple histoire d’amour ou à des “je t’aime”. Ce n’est pas seulement raconter une relation linéaire entre deux personnes, mais explorer tout ce qu’une histoire d’amour peut provoquer intérieurement : les doutes, les silences, les blessures, les transformations qu’elle entraîne dans une vie. J’aime montrer l’impact que certains liens peuvent avoir sur notre manière de voir le monde, les autres et nous-mêmes.
Qu’est-ce qu’une bonne tension romantique selon toi ?
Ce n’est pas forcément la tension physique ou la provocation. Pour moi, une bonne tension romantique naît surtout des non-dits, du désir retenu, de tout ce qu’on voudrait avouer sans jamais trouver le courage de le faire. Ce sont les regards qui durent un peu trop longtemps, les mots que l’on garde pour soi, l’envie de rester sans oser le demander. À mes yeux, la tension la plus forte est souvent celle qui reste silencieuse.
Quelle émotion cherches-tu avant tout à provoquer ?
J’aimerais que mes histoires touchent profondément les lecteurs et les poussent à réfléchir à leur propre rapport à l’amour, aux émotions ou encore au regard des autres par exemple. Avec Ce que les regards taisent, j’explore la manière dont certains silences ou certaines perceptions peuvent influencer une vie entière. Je ne cherche pas seulement à provoquer de la tristesse ou de la joie, mais surtout à faire ressentir quelque chose de sincère, qui pousse à l’introspection de soi.
Comment qualifierais-tu l’histoire que vivent tes personnages : lumineuse ou mélancolique ?
Je dirais que c’est une mélancolie lumineuse. L’histoire d’Alma et Thomas est traversée par les silences, les regrets et le poids du temps, mais elle reste profondément guidée par l’espoir. Mais même dans les moments les plus douloureux, il y a toujours cette lumière : celle des sentiments sincères, des liens qui résistent aux années et de l’idée qu’il n’est peut-être jamais trop tard pour comprendre ce qu’une personne représente réellement pour nous et lui avouer.
Qu’aimes-tu dans les histoires d’amour ?
J’aime le fait qu’elles dépassent tout ce qu’il y a de rationnel. Certaines connexions se ressentent bien avant de pouvoir s’expliquer. Malgré notre volonté, elles sont en principe inoubliables. Je trouve l’amour à la fois magnifique et terrifiant, parce qu’il nous met face à nos émotions les plus profondes. Malgré les peurs ou les blessures, il nous pousse souvent à évoluer, à grandir et parfois même à devenir une meilleure version de nous-mêmes.
Quel moment du livre te semble plus fort qu’une grande déclaration ?
Les regards, les gestes, les silences… tout ce qui ne passe pas par les mots. Pour moi, ce sont souvent ces détails-là qui ont le plus de force. Une déclaration peut s’oublier, mais certains regards ou certaines attitudes restent gravés longtemps.
Quels romans ou films romantiques t’accompagnent depuis longtemps ?
Pearl Harbor, Las chicas del cable (Les Demoiselles du Téléphone), Top Gun, Dear You de Emily Blaine ou encore Le Rouge et le Noir de Stendhal.
Dans ton livre, on est plongé dans un univers musical très marqué. Quelle chanson pourrait résumer ton caractère d’autrice ?
Bleeding Love de Leona Lewis. J’aime son intensité émotionnelle, le mélange de vulnérabilité, de romantisme et de profondeur qu’elle dégage. C’est une chanson qui parle d’émotions qu’on ne peut plus retenir, et je pense que cela correspond assez bien à mon univers.
Écris-tu les scènes émotionnelles rapidement ou sont-elles les plus difficiles ?
Ce sont probablement les plus naturelles à écrire pour moi. J’aime explorer les émotions humaines, comprendre ce qu’une situation peut provoquer intérieurement et les traces qu’elle laisse dans une vie. Ce que j’aime surtout, c’est inviter le lecteur à ressentir profondément les choses et à se questionner lui aussi sur ses propres émotions.
Que dirais-tu aux lecteurs qui “n’aiment pas la romance” ?
Je leur dirais peut-être qu’ils n’ont simplement pas encore trouvé la romance qui leur correspond. Pour moi, la romance ne se limite pas à une simple histoire d’amour. C’est un mélange d’émotions, de blessures, de désir, de manque et d’espoir. Elle vient souvent bouleverser tout ce qu’on pensait stable en nous. Une belle romance ne parle pas seulement d’amour, elle parle surtout de ce que cet amour révèle chez les personnages... et en nous.
Qu’est-ce qui fait le plus peur : perdre quelqu’un ou se perdre soi-même ?
Se perdre soi-même. On peut apprendre à vivre avec l’absence de quelqu’un, mais se perdre intérieurement est bien plus difficile à réparer. Retrouver une version de soi qu’on a abandonnée demande parfois toute une vie.

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